Deux styles séparés par la Première Guerre mondiale
Les deux mouvements se suivent de près, mais le second s’est en grande partie construit contre le premier. Ce que chacun cherchait à faire explique la plupart des différences visibles sur un meuble.
L’Art nouveau, un meuble pensé comme un organisme (vers 1890-1914)
Le nom vient de la galerie « L’Art Nouveau » ouverte par le marchand Siegfried Bing à Paris en 1895. En France, deux foyers dominent le mobilier : Paris, avec Hector Guimard et Eugène Gaillard, et Nancy, où Émile Gallé et Louis Majorelle animent ce qui deviendra l’École de Nancy.
L’ambition est de faire entrer l’art dans tous les objets du quotidien, en rompant avec la copie des styles historiques. Un pied s’élargit comme une tige, un montant se termine en feuillage : le meuble entier imite une forme vivante.
L’Art déco, un meuble pensé comme une architecture (vers 1910-1939)
Le style se forme dès les années 1910 et culmine à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, à Paris, en 1925. Le terme « Art déco » est rétrospectif : à l’époque, on parlait plutôt de « style 1925 » ou de « style moderne ».
Les créateurs veulent rompre avec les arabesques jugées excessives de l’Art nouveau. Une partie d’entre eux renoue avec la tradition de l’ébénisterie française, comme Jacques-Émile Ruhlmann ; d’autres, comme Pierre Chareau ou René Herbst, s’ouvrent au cubisme, à la machine et aux matériaux industriels.
Quels indices observer sur un meuble ?
Aucun indice ne suffit seul : un meuble peut avoir été modifié, restauré ou dessiné dans un esprit de transition. C’est la convergence de plusieurs observations qui oriente l’identification.
La silhouette : courbe et asymétrie ou symétrie construite
Un meuble Art nouveau de l’école française présente souvent des lignes sinueuses, parfois appelées « coup de fouet », des pieds galbés et une certaine asymétrie. Un meuble Art déco repose plutôt sur des volumes compacts, des axes de symétrie et des façades planes, typiques des buffets, enfilades et coiffeuses de la période.
Le décor : sculpté dans la structure ou appliqué en surface
Dans l’Art nouveau, la flore et la faune sont sculptées dans la masse ou marquetées : ombelles, nénuphars, monnaie-du-pape, libellules. Gallé introduit même des inscriptions littéraires dans ses marqueteries. Dans l’Art déco, le décor devient stylisé et se loge dans des surfaces délimitées : frises, chevrons, losanges, éventails. Les influences égyptiennes, africaines ou extrême-orientales s’y ajoutent, notamment après la découverte de la tombe de Toutânkhamon en 1922.
Les essences de bois et les matériaux associés
L’Art nouveau travaille surtout des bois courants, faciles à sculpter : noyer, chêne, poirier, parfois acajou, accompagnés de bronze, de verre ou de céramique. L’Art déco préfère les bois rares et contrastés, souvent en placage : ébène de Macassar, palissandre, amarante, loupe d’amboine. Il les associe à la laque, au galuchat (peau de raie ou de requin tannée), au parchemin, à l’ivoire, puis, chez les modernistes, au métal chromé et au verre.
Tableau comparatif du mobilier Art nouveau et Art déco
Ce tableau résume les tendances dominantes de chaque style.
| Critère | Art nouveau | Art déco |
|---|---|---|
| Période indicative | Vers 1890-1914 | Vers 1910-1939 |
| Foyers en France | Nancy, Paris | Paris |
| Ligne dominante | Courbe, souvent asymétrique | Construite, souvent symétrique |
| Décor | Flore et faune, sculpté dans la structure | Stylisé ou géométrique, en surface |
| Bois fréquents | Noyer, chêne, poirier | Ébène de Macassar, palissandre, amarante |
| Matériaux associés | Bronze, verre, céramique | Laque, galuchat, ivoire, métal chromé |
| Créateurs représentatifs | Gallé, Majorelle, Guimard, Gaillard | Ruhlmann, Groult, Legrain, Gray, Printz |
Les exceptions qui brouillent la distinction
Hors de France, l’opposition entre courbe et géométrie devient trompeuse. À Glasgow, Charles Rennie Mackintosh dessine dès les années 1890 des chaises à haut dossier strictement rectilignes, rattachées pourtant à l’Art nouveau. À Vienne, Josef Hoffmann et les artistes de la Sécession adoptent des formes géométriques bien avant 1914.
L’inverse existe aussi. L’Art déco des débuts reste très floral : corbeilles de fruits et guirlandes de la Compagnie des arts français de Louis Süe et André Mare, rose stylisée de Paul Iribe. Ruhlmann lui-même dessine des pieds fuselés et des formes galbées. De nombreux meubles produits entre 1905 et 1920 mêlent enfin les deux vocabulaires.
Un style ne date pas un meuble
Les deux esthétiques ont été reprises, copiées et rééditées tout au long du XXᵉ siècle, et des meubles « de style » Art déco se fabriquent encore aujourd’hui. Une signature ou une estampille ne constitue pas non plus une preuve : certaines ont été ajoutées après coup.
Pour estimer l’époque réelle d’un meuble, il faut croiser le style avec d’autres indices : mode d’assemblage, traces d’outils, nature du placage, quincailleries, usure. Pour une pièce qui pourrait être attribuée à un créateur connu, l’avis d’un expert en arts décoratifs du XXᵉ siècle reste indispensable avant toute conclusion.